Traditions Limousines pour les Rameaux:
Publié le 16 Mars 2013
RAPPORT D'ENQUETE SUR LA CREUSE
PRATIQUES RITUELLES DANS LA FRANCE CONTEMPORAINE
Temps de l'année et temps de la vie en Creuse
T. Jolas. S. Pintón
Conseil du patrimoine ethnologique
Ministère de la Culture
Mai 1992
LES RAMEAUX
"Nous, on fait le plein à l'Église pour les
Rameaux, c'était bien férié ; aussi pour la Toussaint, mais
les Rameaux, c'est pas pareil, c'est le renouveau, c'est le
printemps qui arrive. On est heureux de faire visite à ses
morts." Il faut se représenter il y a encore quelques années
l'église bruissante de monde, odorante, le chatoiement des
bouquets de buis fleuris et de rameaux décorés, et
l'atmosphère de fête : "Les gens venaient et ils bavardaient,
bavardaient, que c'était un vrai caravansérail. Ils étaient
pas tellement recueillis. Le curé était obligé de leur dire
'taisez-vous'."
Selon une croyance très répandue, le vent qui souffle
à la sortie de la messe sera dominant : "Cette année, il
était du sud-ouest ; ce sera une année pas trop froide mais
humide ; si c'avait été nord-ouest, elle aurait été humide et
froide." Des prévisions qui se vérifient à long terme : "Un
voisin, il est pourtant pas catholique. Il observe ça depuis
soixante ans et y a eu que deux fausses notes."
Le buis et le coq
Arbuste des jardins - chacun en a un massif aux entours
de la maison -, mais aussi des bois et des friches : "Ca
vient comme ça ; y en a toujours eu." Sa lente croissance et
sa pérennité donne un bois très dur et résistant, fort recherché
: "On l'utilisait pour faire des anches de clarinettes,
aussi des manches de marteau ; ou encore des beaux pressoirs."
Jusqu'aux années soixante et même plus tard, on
porte le buis à bénir à la messe du dimanche. Souvent dans les
mains des enfants, il est alors sommé d'un coq en pâte qui
émerge de la verdure. "Ca, les grandes personnes ne faisaient
jamais le coq." Parfois, les enfants portent un fort rameau
décoré de rubans
Fabriqué par les boulangers, le coq est découpé à
l'emporte-pièce dans une pâte sèche non-levée, qui prend une
teinte brune en cuisant : "Elle est pas tellement bonne, .elle
est dure."
Le plumage est suggérée par des arabesques en sucre filé aux
tonalités vives - rouges, vertes, jaunes, bleues ; les
fleurs, les volutes, les pointillés ou les quadrillages
soulignent la crête, l'oeil, la queue. En guise de bec, le coq
est pourvu d'un sifflet de buis
La figure du petit coq, assez rare, est particulièrement bien attestée en
Creuse, et singulièrement au nord-ouest du département,
On connaît les cornues, brioches en forme d'Y, placées à la base
du rameau orné : "Certaines familles en achetaient pour
la faire bénir, et elles la gardaient dans le placard d'une
année à l'autre", conférant, par là, à la cornue le rôle de
protection dévolue au buis qui est lui-même conservé toute
l'année.
C'est l'usage funéraire qui parait le plus endurant
et le plus finement nuancé. On en porte sur les tombes familiales
et il faut veiller à ne pas le fiche en terre, de peur
qu'il ne prenne racine, signe de malheur. Le buis circule ;
c'est une plante que l'on offre, que l'on se passe ; on en dépose
sur les sépultures amies "surtout à ceux auxquels on veut
du bien", mais aussi sur les tombes délaissées et même sur
celles de personnes enterrées civilement.
Le buis est associé aux Gaulois :
il en va de même du coq ; et à propos du coq des Rameaux, on
souligne avec insistance cette ascendance commune : "L'emblème
de la France, c'est le coq, et il est dans le bouquet de
buis" ; ou encore "Le coq, c'est l'emblème des Gaulois, et
nous sommes en pays Gaulois, pas loin de Vorcingétorix". Et de
même qu'on ne doit pas couper le buis ou le coudrier avec un
instrument tranchant, de même on ne doit pas jeter le buis,
mais le brûler.
Bénis ensemble, le coq et le buis sont disjoints dès la sortie
de la messe : le buis reste aux mains des adultes, tandis que
le coq passe à celles, impatientes, des enfants. "Il était interdit
de toucher au coq avant d'être sorti de la messe ; on
ne nous le donnait pas avant qu'il soit béni."
.
Au reste, le petit coq "ça se refait". On les voit
toujours aux devantures des pâtisseries de Creuse. On en apporte
aux enfants et, adulte, on y tient : "Si quelqu'un
n'avait pas son petit coq, on aurait été déçu. Nous, aux
Rameaux, chacun mange son coq. Ca se perd pas.