La Vallée-Atelier: Les Artistes se recontrent à la Pouge de Fresselines

Publié le 10 Juin 2013

La Vallée-Atelier: Les Artistes se recontrent à la Pouge de Fresselines

Maurice Rollinat

Maurice Rollinat est né le 29 décembre 1846 à Châteauroux. Son père, avocat, est un grand ami de George Sand. Sa tante Julie Didion est sa marraine (non pas George Sand, comme on l’a souvent prétendu). Il fait ses études à Châteauroux et retourne chaque été, pour les vacances, dans le domaine familial de Bel-Air (acquis par son père en 1850), au Buret, sur la commune de Ceaulmont.

Clerc à Châteauroux, puis à Orléans (en 1867, année où meurt son père), il gagne Paris à la veille de la guerre qui le ramène à Châteauroux.

Le dessin à l’encre de chine qui illustre cet article est de Catherine Réault-Crosnier.

Grâce à George Sand et Emmanuel Arago, il obtient d’entrer dans les bureaux de l’Hôtel de Ville. Il rêve d’être édité ; George Sand l’encourage mais l’exhorte à écrire plutôt des poésies pour les enfants. Mais le sombre est déjà la teinte indélébile de son âme.

Il publie des poésies dans diverses revues, collabore à un recueil tiré à un petit nombre d’exemplaires, Les Dixains réalistes (1876) et figure, la même année, dans Le Parnasse contemporain avec « Les Cheveux ». En 1877, il réussit à faire paraître, mais à compte d’auteur, Dans les Brandes, son premier recueil.

La Vallée-Atelier: Les Artistes se recontrent à la Pouge de Fresselines

Le 19 janvier 1878, Maurice Rollinat épouse Marie Sérullaz. Revenu à Paris, il fréquente un milieu bohème d’artistes et d’écrivains. Il adhère au club des Hydropathes d’Émile Goudeau et commence à se tailler dans les salons et les cafés, un extraordinaire succès de pianiste et de chanteur, ce qui lui vaut un article retentissant de Barbey d’Aurevilly dans Le Constitutionnel et, au lendemain d’une soirée chez Sarah Bernhardt, un autre article, non moins retentissant, d’Albert Wolff dans Le Figaro.

Quand Les Névroses paraissent enfin, éditées par Charpentier, c’est la gloire. Et en même temps une campagne de dénigrement, où est dénoncé le cabotin, le plagiaire de Poe et de Baudelaire. Marie ne supporte pas ses fréquentations littéraires et ils se séparent définitivement. Il quitte alors Paris

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MAURICE ROLLINAT

C'est chez Alphonse Daudet que je vis Rollinat pour la première fois.
Quelques jours avant, un article d'Albert Wolff, paru dans le
Figaro, avait brusquement transformé l'obscur petit employé de mairie
en « homme du jour ». Si on l'avait trop longtemps ignoré, par contre,
on en parlait maintenant avec un emballement agaçant. Sans le con-
naître, il m'était antipathique, ce Monsieur à succès.

Quelqu'un s'assit au piano et préluda. Un habit de la Belle Jardinière,
une chemise ravinée, une cravate de travers, des cheveux rebelles,
des yeux d'une profondeur attendrie, une figure franche et bonne,
le nez pincé de quelqu'un qui a souffert, l'aspect naïf d'un paysan
endimanché, avec un je ne sais quoi de génial dans le front qui était magnifique. Qui est-ce? Rollinat.
Ah ce ne fut pas long ! Mon parti-pris imbécile chavira, emporté comme
une paille par une avalanche. En cinq minutes, ce diable d'homme
m'avait retourné, pris, accaparé, envoûté, et je trouvais les éloges
d'Albert Wolff légèrement tièdes. C'est que, voyez-vous, ceux qui
n'ont pas écouté Rollinat chanter les Yeux morts, la Cloche fêlée,
la Mort des Amants, la Chanson de la perdrix grise, l'Ame des fougères,
et ses autres œuvres, eh bien !ceux-là n'ont rien entendu.
Une existence manquée à recommencer.

Rollinat n'est ni musicien, ni poète, ni prosateur, ni remueur d'idées,
par métier comme tant. d'autres; il incarne en lui l'entité art, d'une
impeccable façon, et l'émotion extraordinaire, quasi indéfinissable qu'il procure, vient justement de la passion ardente dont il est constamment consumé et à laquelle il est impossible de résister.

Sa musique présente d'ailleurs une homogénéité symptomatique avec sa
poésie, superbe d'élan, de couleur, de sincérité, d'étrangeté, de pro-
fondeur, d'amour, de tristesse et de désespérance. Rebelle aux emprisonnements d'écoles, Rollinat aime à la fois George Sand et
Edgar Poë, Walter Scott et Daudet, Baudelaire et Pierre Dupont.
Mais sa vraie maîtresse est la nature pour laquelle il réserve les
tendresses de son âme de campagnard épris d'air,de lumière,
de ciel et de verdure. Il sait lui parler et la comprendre.
Elle le console et panse son cœur blessé.

Les poétaillons qui peinent à aligner des mots les uns à côté des autres,
en oubliant de placer une pensée sous ce travail de patience, ont été
exaspérés du talent de ce simple jetant fastueusement et sans compter
l'or de son imagination dans les Brandes, les Névroses, l'Abîme et la
Nature. Ces constipés ont tellement jappé, que Rollinat. ahuri, s'est
sauvé de Paris et s'est enfoui dans un trou ignoré de la Creuse.

Loin du papotage boulevardier dont la méchanceté lâche l'épouvante
encore plus que les feux follets de son Berry, il vit seul là-bas, au milieu de cultivateurs, avec un piano, des livres,des pipes, un fusil et des lignes.
Les jours de fête, il tient l'orgue à l'église et déjeune avec le curé, un
excellent et charmant homme qui l'adore.

De plus en plus, il se désintéresse de notre vie si niaisement agitée, et la
prise d'une belle truite le passionne sensiblement davantage qu'un
changement de ministère.

Si le cabaretier ou quelque lettré de son village lui apporte par hasard
cet article au moment où il sera en train d'amorcer un brochet

Chut, dira-t-il probablement, taisez-vous donc, je crois que ça mord !
Frantz Jourdain
Le Figaro
"Les Décorés : Ceux qui ne le sont pas"

Rollinat à la pêche, par Allan OSTERLIND

Rollinat à la pêche, par Allan OSTERLIND

La Vallée-Atelier: Les Artistes se recontrent à la Pouge de Fresselines
Le 11 septembre 1883, accompagné
d’une comédienne,Cécile de Gournay
(Pouettre de son vrai nom),
il s’installe à Puy-Guillon,
sur la commune de Fresselines,
où le couple passera tout l’hiver,
puis, en mars 1884, à la Pouge,
humble demeure paysanne
située à la sortie du village.
La Pouge, Commune de FresselinesLa Pouge, Commune de Fresselines

La Pouge, Commune de Fresselines

Pendant près de vingt ans, le poète va mener une vie retirée, recevant en toute simplicité ses hôtes des alentours et aussi des Parisiens. Claude Monet y vient de février à mai 1889 et en rapportera vingt-trois toiles. À la Pouge, vont être composés plusieurs autres recueils de poésies, marqués encore du goût de l’étrange, mais aussi des effets apaisants de la campagne creusoise : L’Abîme(1886), La Nature (1892), Les Apparitions (1896), Paysages et Paysans (1899), et un livre en prose En Errant (1903).

Rollinat au piano: Photo Eugène Alluaud

Rollinat au piano: Photo Eugène Alluaud

Rollinat poursuit ses compositions musicales éditées par Heugel. Mais son état de santé se dégrade. En 1903, Cécile meurt. Rollinat tente alors par deux fois de se suicider. Le 21 octobre, il est transporté à Ivry dans la clinique du Docteur Moreau de Tours ; il y décède cinq jours après, d’un cancer et non, comme on l’a dit, d’un accès de folie. Il est inhumé à Châteauroux, au cimetière Saint-Denis. Il laisse d’importants inédits que Fasquelle publiera peu à peu : Ruminations (1904), Les Bêtes (1911) et Fin d’Œuvre (1919).

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"Quand on aura fermé ma bière,
Comme ma bouche et ma paupière,
Que l'on inscrive sur ma pierre :
"Ci-gît le roi du mauvais sort.
Ce fou dont le cadavre dort,
L'affreux sommeil de la matière
Frémit pendant sa vie entière
Et ne songea qu'au cimetière.
Jour et nuit, par toute la terre,
Il traîna son cœur solitaire
Dans l'épouvante et le mystère,
Dans l'angoisse et dans le remord.
Vive la mort ! Vive la mort !"

Rédigé par atelier 23 du peintre Imer

Publié dans #à découvrir, #peintres creusois, #tout autour

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